La mémoire ne fait pas université
Le 19 mai 1956 appartient aux dates qui refusent de rester tranquilles. Chaque année, la commémoration revient avec ses gerbes, ses discours, ses amphithéâtres décorés, ses promesses de modernisation. En 2026, à l’occasion du soixante-dixième anniversaire de la grève des étudiants algériens, l’article initial d’El Watan évoque à la fois l’héritage de l’UGEMA et l’horizon d’une université dite intelligente. Le rapprochement n’est pas anodin : il met face à face deux figures de l’université, l’une insurgée contre l’ordre colonial, l’autre sommée d’entrer dans la langue contemporaine de la performance, de la plateforme et du numérique.
Le 19 mai 1956, l’Union générale des étudiants musulmans algériens appelle les étudiants et lycéens algériens à quitter les bancs de l’université coloniale pour rejoindre la lutte de libération. Le fait est désormais inscrit dans la mémoire nationale comme Journée nationale de l’étudiant. Il ne doit pourtant pas être réduit à une image héroïque figée. Cette grève ne fut pas seulement un geste patriotique. Elle fut un acte de rupture avec une institution qui formait quelques corps indigènes sans reconnaître pleinement le peuple auquel ils appartenaient.
Le savoir n’était pas neutre
La force du 19 mai 1956 tient à une intuition politique simple : l’université coloniale n’était pas seulement un lieu d’enseignement. Elle était un appareil de classement. Elle distribuait les titres, sélectionnait les élites, fabriquait des exceptions et demandait aux colonisés promus par l’école de payer leur ascension par la séparation d’avec leur société. L’appel de l’UGEMA a brisé ce contrat. Il a dit que le savoir ne pouvait pas être séparé de la dignité collective.
C’est ici que la commémoration devient difficile. Si l’on célèbre le 19 mai comme une scène de sacrifice, on le rend supportable. On transforme les étudiants grévistes en figures nobles, déjà mortes politiquement, bonnes pour les affiches et les noms d’établissements. Si l’on prend au sérieux leur geste, il oblige à regarder l’université actuelle non comme un décor républicain, mais comme un champ de forces : qui y entre, qui en sort, qui y parle, qui y cherche, qui y décide, qui y attend ?
Le pays a massifié son enseignement supérieur. Il a construit des campus, multiplié les effectifs, élargi l’accès social à l’université. Ce fait compte. Il serait malhonnête de l’effacer. Mais la massification ne suffit pas à faire une institution vivante. Une université peut accueillir beaucoup d’étudiants et leur donner peu de prise sur le monde. Elle peut produire des diplômes sans produire de puissance intellectuelle. Elle peut commémorer les étudiants de 1956 tout en maintenant ceux d’aujourd’hui dans l’attente, l’empêchement et la bureaucratie.
L’université intelligente, ou l’ancien problème sous un nouveau nom
Le vocabulaire de l’université intelligente paraît moderne. Il parle de numérisation, d’intelligence artificielle, de gestion connectée, de plateformes, de compétences et d’employabilité. Rien de tout cela n’est méprisable en soi. Une université pauvre en bibliothèques, lente dans ses procédures, fragile dans ses laboratoires et coupée des réseaux scientifiques mondiaux ne peut pas se satisfaire d’une nostalgie héroïque. Elle a besoin d’infrastructures, de données, d’accès, de langues scientifiques, de circulation et d’outils.
Mais le risque est connu : remplacer une question politique par une solution technique. Une université n’est pas intelligente parce qu’elle possède une plateforme. Elle le devient lorsqu’elle protège la recherche libre, lorsqu’elle donne du temps aux enseignants, lorsqu’elle respecte les étudiants comme sujets et non comme dossiers, lorsqu’elle fait de la langue, de la mémoire, de la science et du travail des matières vivantes. Sans cela, le numérique n’est qu’une couche nouvelle sur l’ancienne verticalité administrative.
Le 19 mai 1956 rappelait que le savoir peut choisir son camp. En 2026, la question n’est pas de demander aux étudiants de refaire le même geste. L’histoire ne se répète pas ainsi. La question est de savoir ce que l’institution fait de leur intelligence. Sont-ils invités à penser, à contester, à produire, à inventer ? Ou seulement à circuler dans des formulaires, des classements, des plateformes, des diplômes et des concours qui promettent l’avenir en organisant souvent l’attente ?
Mémoire officielle et mémoire active
La mémoire nationale a besoin de dates. Mais une date peut devenir un mur si elle n’ouvre aucun passage. Le 19 mai n’est pas seulement un anniversaire de guerre. C’est une interrogation sur le rapport entre savoir et libération. Que vaut une université qui transmet la mémoire de ceux qui ont rompu avec l’ordre colonial, si elle ne forme pas des esprits capables d’interroger les ordres du présent ?
Il ne s’agit pas d’opposer les morts héroïques aux vivants imparfaits. Ce serait une facilité. Les étudiants d’aujourd’hui ne vivent ni 1956 ni la clandestinité de la guerre. Ils vivent la pression du chômage, la dévalorisation du diplôme, l’angoisse du départ, la faiblesse des laboratoires, la dépendance aux publications étrangères, la bureaucratie des carrières, la fatigue des enseignants, parfois la fermeture des espaces de débat. Le patriotisme universitaire ne peut pas consister à demander le silence à ceux qui héritent d’une mémoire de rupture.
Il y a une manière stérile de célébrer le 19 mai : multiplier les cérémonies, lisser les contradictions, réciter la dette envers la génération révolutionnaire, puis laisser l’université fonctionner comme avant. Il y a une autre manière, plus exigeante : faire de cette date un audit moral de l’institution. Non pas pour humilier l’université, mais pour lui rendre sa vocation. Une université digne de cette mémoire ne doit pas seulement conserver l’archive. Elle doit permettre aux vivants d’écrire.
Une fidélité qui dérange
La fidélité au 19 mai 1956 ne se mesure pas au nombre de discours prononcés. Elle se mesure à la capacité de faire de l’université un lieu où le savoir n’est pas domestiqué. Cela suppose des bibliothèques ouvertes, des laboratoires dotés, des enseignants respectés, des étudiants écoutés, des langues assumées, une recherche moins dépendante des injonctions administratives, une histoire qui ne soit pas seulement célébrée mais travaillée.
La mémoire algérienne est souvent traitée comme un trésor qu’il suffirait de garder. Elle est pourtant plus dangereuse que cela. Elle pose des questions. Elle demande pourquoi certaines promesses d’indépendance restent inachevées. Elle rappelle que les étudiants de 1956 n’ont pas quitté l’université pour mépriser le savoir, mais pour arracher le savoir à une institution qui le séparait de la liberté.
C’est pourquoi l’expression d’université intelligente ne doit pas rassurer trop vite. L’intelligence dont l’Algérie a besoin n’est pas seulement numérique. Elle est historique, sociale, linguistique, scientifique et démocratique. Elle ne tient pas dans un logiciel. Elle tient dans la possibilité de former des esprits qui ne confondent pas l’obéissance avec la connaissance.
Le 19 mai 1956 ne demande pas d’être embaumé. Il demande à être continué autrement.
Lila Tazrout
Sources utilisées
- Presse : El Watan, 18/05/2026, article initial issu de l’archive LMA sur le 19 mai 1956 et l’université intelligente.
- Source secondaire : synthèse historique consultée sur la grève des étudiants algériens de 1956 et l’UGEMA.




