Économie sociale critique

Engrais : la puissance phosphatière marocaine face à sa dépendance invisible

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La crise des engrais rappelle une vérité souvent masquée par les grands récits de souveraineté alimentaire : avant le blé, le riz ou le maïs, il y a le gaz, le soufre, l’ammoniac, les phosphates, les navires, les ports et les prix. L’Afrique peut produire des engrais sur son sol et rester dépendante d’une chaîne mondiale qu’elle ne contrôle pas.

Le Maroc occupe une place centrale dans cette équation. Avec l’OCP, il dispose d’un géant mondial des phosphates et des engrais phosphatés. Cette puissance donne au royaume un levier économique et diplomatique considérable en Afrique. Mais la crise de 2026 autour du détroit d’Ormuz et des approvisionnements en soufre montre que même une puissance phosphatière ne maîtrise pas toute la chaîne.

Le soufre, détail technique devenu enjeu stratégique

La FAO a averti en mars 2026 que les perturbations autour d’Ormuz se traduisaient déjà par une hausse des coûts pour les agriculteurs. Selon l’organisation, les prix mondiaux des engrais pourraient rester en moyenne 15 à 20 % plus élevés au premier semestre 2026 si la crise persistait. La hausse touche les engrais, mais aussi le carburant, l’irrigation, le transport et l’ensemble de la valeur agricole.

Dans le cas des phosphates, le soufre est essentiel à la transformation de la roche phosphate en acide phosphorique. Or une partie importante du commerce mondial de soufre dépend des flux du Golfe. Quand cette circulation se tend, le phosphate africain lui-même devient vulnérable. La souveraineté minière rencontre la dépendance chimique.

Argus Media a indiqué le 2 avril 2026 que l’OCP avançait des opérations de maintenance affectant jusqu’à 30 % de sa capacité de production au deuxième trimestre. Le groupe a ses propres arbitrages : préserver ses marges, sécuriser ses stocks, adapter ses produits, servir ses marchés. La question africaine est alors directe : dans un moment de tension, quelle part des volumes reste accessible aux pays les plus vulnérables ?

Produire ne suffit pas

Le cas du Nigeria et de Dangote ajoute une autre pièce au puzzle. Reuters a rapporté en mai 2026 que le projet d’usine d’urée en Éthiopie devait atteindre 3 millions de tonnes par an, avec un périmètre élargi comprenant pipeline, centrale électrique, emballage et mélange NPK. C’est une évolution majeure : l’Afrique ne veut plus seulement importer des engrais, elle veut produire des intrants agricoles.

Mais même cette ambition ne garantit pas l’accès des petits producteurs. Une usine peut exporter vers les marchés les plus solvables. Un producteur peut privilégier les prix internationaux. Un État peut manquer de devises, de logistique ou de mécanismes d’achat anticipé. L’engrais peut être disponible quelque part et inaccessible au cultivateur qui en a besoin.

C’est là que la sécurité alimentaire cesse d’être une affaire de slogans. Elle dépend des contrats publics, des capacités de stockage, des subventions ciblées, du crédit agricole, des réseaux de distribution, des calendriers de semis et de la lutte contre les marges spéculatives.

Le Maroc, puissance et vulnérabilité

Pour le Maroc, l’OCP est un instrument d’influence africaine. Le groupe vend des intrants, accompagne des programmes agricoles, construit des partenariats et inscrit le royaume dans une diplomatie du sol. Mais cette puissance est aussi exposée. Elle dépend d’intrants importés, de marchés mondiaux, de financements internationaux et de choix stratégiques entre rentabilité globale et engagements continentaux.

Il ne faut donc ni minimiser ni mythifier le rôle marocain. L’OCP est un acteur majeur. Il n’est pas un garant automatique de la sécurité alimentaire africaine. Aucun groupe, même puissant, ne peut remplacer une politique continentale des intrants.

L’Afrique a besoin d’une stratégie plus large : production régionale d’engrais, diversification des sources de soufre et d’ammoniac, capacités de stockage, achats groupés, mécanismes anti-crise, soutien aux sols et à l’agroécologie quand elle réduit la dépendance aux intrants importés. La réponse ne peut pas être seulement industrielle. Elle doit être aussi agronomique, sociale et politique.

La crise d’Ormuz montre que la prochaine crise alimentaire peut commencer loin des champs africains. Elle peut naître dans un détroit, un prix du soufre, un contrat maritime ou une maintenance industrielle. La souveraineté alimentaire ne se mesure pas seulement à la quantité produite. Elle se mesure à la capacité de maîtriser ce qui rend la production possible.

Yaqoub Mellali

Sources utilisées

  • FAO, 26 mars 2026 : avertissement sur les risques alimentaires liés aux perturbations d’Ormuz.
  • Argus Media, 2 avril 2026 : OCP avance des maintenances affectant jusqu’à 30 % de la capacité au T2 2026.
  • Reuters, 18 mai 2026 : projet Dangote en Éthiopie, capacité prévue de 3 millions de tonnes d’urée par an.
  • ISS Africa, avril 2026 : analyse sur Ormuz, engrais et sécurité alimentaire africaine.

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