Économie sociale critique

Paiement électronique : modernisation ou bancarisation inachevée ?

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7 min de lecture

La modernisation monétique algérienne avance, mais elle ne transforme pas encore l’économie quotidienne. Le pays dispose de cartes, de terminaux, d’applications, de plateformes publiques et de discours officiels sur la numérisation. Pourtant, dans les commerces, les marchés, les services et les transactions ordinaires, le cash reste la langue dominante. C’est là que se situe le vrai problème : l’Algérie n’est pas simplement en retard sur un outil technique, elle reste prise dans une bancarisation inachevée.

Les données disponibles donnent une image nette de cette contradiction. La presse internationale a rapporté, à partir de chiffres attribués à l’écosystème monétique, qu’en 2023 les transactions électroniques enregistrées en Algérie restaient limitées : 15,35 millions d’opérations pour 68 milliards de dinars, avec un parc de 53 191 terminaux de paiement électronique. Ces chiffres doivent être actualisés avant publication, mais leur ordre de grandeur suffit à poser la question politique et sociale : dans un pays de plusieurs dizaines de millions d’habitants, où les cartes circulent largement, pourquoi le paiement électronique reste-t-il si faible ?

La réponse commode consiste à parler de retard culturel. Elle est paresseuse. Les Algériens ne refusent pas la modernité par tempérament. Ils arbitrent dans un environnement économique où le cash est rapide, accepté partout, peu traçable, familier et socialement installé. La carte, elle, suppose autre chose : un commerçant équipé, une connexion fiable, une confiance dans la banque, une commission acceptable, une trace comptable, un rapport plus direct à la fiscalité. Autrement dit, le paiement électronique n’est pas un simple geste. C’est une entrée dans un régime économique plus formalisé.

La carte ne suffit pas

L’erreur serait de mesurer la modernisation par le nombre de cartes distribuées. Une carte bancaire ou postale peut servir à payer. Elle peut aussi servir, plus banalement, à retirer du liquide. Si l’usage dominant reste le retrait, la carte ne change pas l’économie réelle : elle devient un sas entre le compte et le billet, pas un outil de paiement marchand.

C’est précisément ce que révèle la place de la carte Edahabia. Sa diffusion massive montre qu’une partie importante de la population est déjà en contact avec des instruments de paiement modernes. Mais cette diffusion ne signifie pas automatiquement adoption du paiement électronique. Le support existe, l’usage reste contraint. Le problème n’est donc pas seulement l’accès à la carte ; il est dans l’ensemble de la chaîne : terminaux disponibles, commerçants équipés, confiance dans l’opération, stabilité du service, coût d’installation, compatibilité avec les pratiques du petit commerce.

Le terminal de paiement électronique est ici un bon indicateur. Un TPE n’est pas seulement une machine posée sur un comptoir. Il suppose une relation bancaire, une maintenance, des commissions, une déclaration plus visible des recettes, une discipline comptable. Pour une grande surface ou une enseigne structurée, cela peut être absorbé. Pour un petit commerce, un prestataire, un artisan ou un vendeur dont la marge se joue au jour le jour, l’équipement peut être perçu comme coût, contrainte ou risque fiscal.

C’est pourquoi la faiblesse du paiement électronique ne peut pas être séparée de la structure de l’économie algérienne. Tant qu’une part importante de l’activité quotidienne fonctionne dans des zones semi-formelles ou informelles, tant que la confiance bancaire reste fragile, tant que l’administration fiscale est vécue comme menace plus que comme contrat public, le cash conserve un avantage politique invisible : il protège, il simplifie, il échappe.

Une modernisation par le haut

L’État tente de pousser la numérisation par les services publics, les taxes, les plateformes fiscales, les paiements administratifs et certaines obligations sectorielles. Cette méthode peut produire des résultats. Lorsqu’une vignette, une redevance, une inscription ou une facture devient payable en ligne, une partie de la population adopte l’outil par nécessité. Mais l’usage contraint n’est pas encore une confiance sociale.

La numérisation par le haut crée souvent une vitrine : portails, annonces, campagnes, chiffres de cartes, nombre d’opérations, progression annuelle. Elle permet aussi à l’administration de mieux voir les flux. C’est précisément là que se loge l’ambiguïté. Pour l’État, le paiement électronique est un outil de modernisation, de traçabilité et de formalisation. Pour une partie des acteurs économiques, il peut être perçu comme un instrument de surveillance fiscale. La même technologie a donc deux significations contradictoires : efficacité pour l’administration, exposition pour le commerce réel.

Cette contradiction n’est pas propre à l’Algérie, mais elle y prend une forme particulière. Le système économique reste marqué par la rente, l’importation, la bureaucratie, la défiance envers les banques et la centralité du revenu liquide. Dans ce contexte, le paiement électronique ne se généralise pas par décret. Il avance lorsque les acteurs y trouvent un intérêt supérieur au cash : sécurité, rapidité, acceptation large, coût faible, protection contre les fraudes, simplicité fiscale, qualité de service.

Or l’intérêt n’est pas encore suffisamment évident pour tous. Beaucoup de consommateurs utilisent la carte quand ils y sont obligés, mais préfèrent le liquide pour les achats ordinaires. Beaucoup de commerçants acceptent le cash parce qu’il ne tombe pas en panne, ne dépend pas d’un réseau, ne génère pas de contestation technique immédiate et ne laisse pas la même trace. La modernisation se heurte ici à une rationalité sociale réelle, pas à une simple inertie.

Le cash comme système

Le cash n’est pas seulement un moyen de paiement. C’est une institution populaire. Il règle les petites dettes, les achats rapides, les services familiaux, les arrangements de voisinage, les marchés, les transports, les prestations occasionnelles. Il permet de négocier, de fractionner, d’avancer, de retarder, d’aider. Il circule dans une économie où tout n’est pas facture, contrat, reçu, application ou déclaration.

Vouloir remplacer brutalement ce système par une infrastructure électronique sans transformer les conditions sociales de l’échange revient à confondre outil et rapport économique. Le paiement électronique peut réduire certains coûts, sécuriser certaines transactions, limiter les manipulations de billets, faciliter les paiements à distance. Mais il ne résout pas à lui seul les raisons pour lesquelles les gens préfèrent le cash : méfiance, informalité, faiblesse du service bancaire, crainte du contrôle, habitudes marchandes, absence d’équipement.

La question décisive n’est donc pas : combien de cartes ont été distribuées ? Elle est : combien de transactions ordinaires basculent réellement vers le paiement électronique, dans quels secteurs, avec quels acteurs et à quel coût ? Une économie peut afficher une progression statistique tout en restant socialement dominée par le liquide. C’est même le risque actuel : une modernisation visible dans les tableaux, mais minoritaire dans les caisses.

Une réforme économique déguisée

Développer le paiement électronique, c’est mener une réforme économique déguisée. Cela touche à la fiscalité, aux banques, au commerce, à la confiance publique, à l’informel, aux commissions, à la qualité du réseau, à la sécurité numérique et au rapport des citoyens à l’État. La monétique n’est donc pas un secteur secondaire. Elle est un révélateur de l’économie réelle.

Si l’objectif est seulement d’afficher des terminaux et des applications, la réforme restera superficielle. Si l’objectif est de déplacer durablement les pratiques, il faudra agir sur les conditions matérielles : réduire le coût d’équipement des commerçants, sécuriser les opérations, simplifier les litiges, stabiliser le cadre juridique, améliorer la connexion, rendre les commissions acceptables, protéger les usagers et construire une confiance bancaire qui ne se décrète pas.

Le paiement électronique algérien est à ce carrefour. Il peut devenir un outil de modernisation sociale si son déploiement sert les usagers, les petits commerçants et l’économie productive. Il peut aussi rester une vitrine administrative, utile dans quelques secteurs, marginale dans la vie courante, contournée par le cash et freinée par l’informel.

La vraie mesure du progrès ne sera pas le nombre de cartes en circulation. Ce sera le moment où payer par carte cessera d’être un événement filmé, commenté ou célébré, pour devenir un geste banal. L’Algérie n’en est pas encore là. Et c’est précisément cette banalité manquante qui dit l’état réel de la bancarisation.

Sources utilisées

  • Presse : Le Monde Afrique, 14 mars 2025, article sur le retard du paiement électronique en Algérie et les données 2023 rapportées sur les transactions, les TPE et l’usage des cartes.
  • Presse : El Watan, source initiale issue de l’archive LMA.
  • Institutionnel à vérifier avant publication : GIE Monétique, Banque d’Algérie, Algérie Poste.

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