Tunisie : vieillir quand l’État social fatigue
La Tunisie vieillit vite. Le recensement général de la population et de l’habitat 2024 donne un pays de 11 972 169 habitants au 6 novembre 2024, avec une part des 60 ans et plus située autour de 16,9 %. L’Institut national de la statistique note une transition de plus en plus rapide vers une population vieillissante, même si la population reste encore relativement jeune par son âge moyen.
Un chiffre démographique peut sembler froid. Celui-ci ne l’est pas. Il entre dans les appartements, les chambres, les couloirs d’hôpitaux, les salaires, les pensions, les allers-retours des enfants installés ailleurs. Vieillir, dans une société où la famille reste le premier filet de protection, ce n’est pas seulement avancer en âge. C’est demander à la maison de devenir une institution de soin.
La famille comme premier service public
Dans beaucoup de familles tunisiennes, les parents âgés restent au domicile. Cette continuité porte une part de dignité : on ne dépose pas facilement les anciens hors du cercle familial. Mais elle porte aussi une charge silencieuse. Les filles, les belles-filles, les fils disponibles, les voisins, les proches expatriés qui reviennent régulièrement deviennent les pièces d’un système non écrit.
Le reportage de RFI publié le 29 mai 2026 met en scène cette réalité : les difficultés à trouver des auxiliaires de vie, l’importance du maintien à domicile, le sentiment que le secteur n’est pas encore adapté à la vitesse du vieillissement. Ce témoignage n’est pas une preuve statistique à lui seul, mais il donne chair à une tendance confirmée par l’INS.
L’État tunisien sait que le sujet arrive. La gériatrie, les soins à domicile, la formation d’auxiliaires, la protection sociale, les pensions et l’aménagement urbain deviennent des questions politiques. Pourtant, le pays affronte ce vieillissement avec des marges économiques réduites et une pression persistante sur les services publics.
Un enjeu de classe
Le grand âge n’est jamais seulement biologique. Il est social. Une personne âgée avec une pension correcte, un logement adapté, des enfants solvables et un accès aux soins ne vieillit pas comme une personne pauvre, isolée ou dépendante d’un système hospitalier saturé. Le vieillissement tunisien risque donc d’élargir des inégalités déjà installées.
Les familles aisées peuvent payer une aide, aménager le logement, multiplier les consultations privées, organiser une présence. Les familles modestes bricolent avec le temps disponible, les sacrifices professionnels et l’endurance des femmes. Le soin domestique devient alors du travail invisible. Il coûte sans être toujours reconnu. Il fatigue sans apparaître dans les comptes publics.
C’est ici que le vieillissement révèle l’État social. Tant que les personnes âgées sont prises en charge par les familles, l’État peut croire que la société absorbe. Mais cette absorption a des limites. Les ménages sont plus petits, les jeunes migrent, les femmes travaillent davantage, les prix augmentent, les solidarités traditionnelles se tendent.
Soigner sans enfermer
Le maintien à domicile est souvent préférable à l’institutionnalisation forcée. Mais il ne doit pas devenir un abandon poli. Garder une personne âgée chez elle exige des professionnels, des visites, des aides techniques, des dispositifs de répit pour les aidants, une médecine de proximité, une coordination entre hôpital et domicile. Sans cela, le domicile devient un hôpital sans moyens.
La Tunisie peut s’inspirer d’expériences étrangères, mais elle devra construire son propre modèle. Copier l’Europe ne suffit pas. Le pays a une culture familiale forte, mais il a aussi des contraintes budgétaires et territoriales spécifiques. La question n’est pas de remplacer la famille par l’État. Elle est de ne plus laisser la famille seule.
Le vieillissement n’est pas une catastrophe en soi. Il peut être le signe d’une vie plus longue, d’une transition sanitaire, d’une société qui a progressé. La catastrophe commence lorsque la longévité devient solitude, pauvreté, dépendance non prise en charge et épuisement des proches.
La Tunisie a encore le temps d’organiser cette transition. Mais ce temps est court. Les pyramides des âges ne se négocient pas. Elles avancent, lentement et sûrement, jusqu’à entrer dans chaque foyer.
Samia Aït Salem
Sources utilisées
- Institut national de la statistique tunisien, RGPH 2024, Bilan démographique.
- Idaraty/INS : synthèse du RGPH 2024 indiquant 11 972 169 habitants et 16,9 % de 60 ans et plus.
- RFI, 29 mai 2026 : reportage sur le vieillissement en Tunisie.




