Géopolitique régionale

Sahel : la souveraineté proclamée ne suffit pas à construire une sécurité régionale

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L’attaque contre l’aéroport de Niamey, les sanctions maliennes contre des ressortissants en exil, la montée de l’AES et la mission de Naftal au Niger composent une même image : le Sahel cherche une souveraineté nouvelle, mais reste prisonnier d’une crise de sécurité, de légitimité et de capacité.

Le Sahel traverse une séquence où chaque événement local devient immédiatement régional. L’attaque du 18 juin contre l’aéroport international Diori Hamani de Niamey n’est pas seulement un fait sécuritaire nigérien. Elle touche un nœud symbolique : la capitale, l’aéroport, la capacité de l’État à tenir ses infrastructures critiques, la circulation des personnes, des marchandises et de l’autorité.

Les autorités nigériennes affirment que l’attaque a été menée par des assaillants qu’elles présentent comme liés à la France. Elles donnent un bilan : treize morts côté nigérien, dont onze membres des forces de défense et de sécurité et deux civils, vingt-deux assaillants neutralisés, des suspects interpellés et des armes récupérées. D’autres sources indiquent que l’attaque a été revendiquée par la branche sahélienne d’Al-Qaïda. La distinction est essentielle : le fait établi est l’attaque meurtrière contre l’aéroport ; l’attribution politique à une puissance étrangère relève de la déclaration des autorités nigériennes et demande preuve, vérification et prudence.

Cette prudence n’interdit pas l’analyse. Elle la rend plus sérieuse. Le Sahel est devenu un espace où les États militaires cherchent à consolider leur légitimité par le vocabulaire de la souveraineté. Le Niger, le Mali et le Burkina Faso, réunis dans l’Alliance des États du Sahel, veulent rompre avec les anciennes tutelles, réduire la dépendance envers Paris, construire une coopération sécuritaire propre et imposer un récit d’émancipation. Cette dynamique est réelle. Elle correspond à une rupture historique avec l’ordre postcolonial francophone.

Mais la souveraineté proclamée ne suffit pas à gouverner le chaos. Un État peut expulser des forces étrangères, dénoncer les ingérences, rebaptiser ses alliances et multiplier les communiqués patriotiques. Cela ne remplace ni le renseignement territorial, ni la justice, ni l’administration locale, ni la confiance des populations, ni l’économie rurale, ni les routes, ni les services publics. Le Sahel ne manque pas de mots forts. Il manque de capacité durable.

Le cas malien l’illustre brutalement. Bamako a décrété des sanctions financières ciblées contre douze Maliens installés à l’étranger, accusés notamment de promotion ou d’apologie du terrorisme. Parmi les personnes visées figurent des opposants, des journalistes, des activistes ou des acteurs politiques en exil. Fait établi : les autorités ont choisi le gel des biens et ressources économiques pour une période renouvelable. Lecture politique : l’instrument antiterroriste devient aussi un instrument de contrôle de l’opposition extérieure. Là encore, la frontière entre sécurité nationale et neutralisation politique devient dangereusement poreuse.

Dans ce contexte, l’Algérie devrait regarder le Sahel avec lucidité. Elle ne peut pas se contenter d’une condamnation rituelle des attaques ni d’une diplomatie de principe. Sa profondeur sahélienne est historique, géographique et stratégique. La mission de Naftal au Niger peut être un signe utile si elle débouche sur des infrastructures, des services énergétiques, du GPL, du bitume, de la logistique et des partenariats concrets. Le Sahel ne se stabilisera pas seulement par des sommets. Il se stabilisera par des routes, des carburants disponibles, des emplois, des marchés, des écoles, des soins, des frontières administrées et des circuits économiques légaux.

La grande erreur serait de lire l’AES comme un simple bloc idéologique, soit à applaudir mécaniquement au nom de l’anti-impérialisme, soit à condamner mécaniquement au nom de l’ordre régional ancien. L’AES est à la fois une rupture, une tentative, un symptôme et une incertitude. Elle exprime une volonté sahélienne d’autonomie. Elle révèle aussi l’effondrement de la CEDEAO comme cadre incontesté. Mais son avenir dépendra d’une question matérielle : les juntes réussiront-elles à transformer la légitimité de rupture en institutions capables de durer ?

Pour l’Algérie, le défi est encore plus précis. Elle doit éviter deux pièges. Le premier serait de se croire naturellement centrale parce qu’elle est voisine, vaste et dotée d’une mémoire diplomatique. Le second serait de se retirer dans une prudence impuissante pendant que d’autres acteurs, Turquie, Russie, Émirats, Chine, acteurs privés ou réseaux armés, structurent le terrain. Une politique sahélienne digne de ce nom ne peut pas être seulement sécuritaire. Elle doit être économique, territoriale, culturelle et sociale.

Le Sahel demande une pensée longue. Ni nostalgie française, ni romantisme des uniformes, ni slogans de souveraineté sans pain, ni coopération réduite aux appareils. Le vrai souverainisme sahélien sera celui qui protégera les populations, contrôlera les routes, fera circuler les biens, ouvrira des écoles, donnera un horizon aux jeunes et rendra le droit plus fort que la peur. Tout le reste restera du drapeau agité dans la poussière.

Mourad Ighil

Sources utilisées

  • Presse : BBC Afrique, “Le Niger accuse la France d’être à l’origine de l’attaque de l’aéroport de Niamey”.
  • Presse : Le Sahel Niger, communiqué du ministère de la Défense nationale.
  • Presse : RFI Afrique, “Mali : sanctions financières ciblées contre douze ressortissants en exil”.
  • Presse : MaliActu, “Afrique de l’Ouest en ébullition”.
  • Presse : Algérie Eco, “Naftal en mission au Niger”.

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