Le silence qui gouverne Gaza
Gaza n’est pas seulement le nom d’une catastrophe. C’est désormais le test le plus brutal de ce que vaut le droit international lorsqu’il rencontre les intérêts stratégiques des puissances qui prétendent le défendre.
Dans un entretien publié le 18 mai par La Presse de Tunisie, l’ancien diplomate et écrivain palestinien Ali Abdallah accuse la communauté internationale de laisser Gaza payer le prix du silence mondial. Il replace la guerre actuelle dans une histoire longue : Nakba, droit au retour, colonisation, Oslo, impunité, promesses jamais tenues. Le propos est politique, frontal, porté par une mémoire nationale blessée. Il doit être lu comme tel : une parole palestinienne, située, accusatrice, non comme un jugement judiciaire définitif. Mais sa force tient à une question que personne ne peut évacuer : pourquoi le droit devient-il soudain lent, hésitant, prudent, presque muet, quand il s’agit des Palestiniens ?
La réponse officielle est connue. Les États parlent de complexité, de sécurité, d’otages, de terrorisme, de négociations, d’équilibres régionaux. Ces réalités existent. Le 7 octobre 2023 a ouvert une séquence de violence extrême, avec des crimes commis contre des civils israéliens et des captifs. Aucun droit sérieux ne peut effacer cela. Mais aucun droit sérieux ne peut non plus transformer cette violence initiale en autorisation permanente de détruire une société entière.
Le droit existe, mais il n’oblige pas tout le monde de la même façon
Gaza oblige à regarder le droit international non comme un texte, mais comme un rapport de force.
La Cour internationale de Justice a été saisie par l’Afrique du Sud au titre de la Convention sur le génocide. Elle n’a pas rendu de jugement définitif sur le fond. Elle a cependant estimé que des droits invoqués par les Palestiniens au titre de cette convention étaient plausibles et a ordonné des mesures conservatoires à Israël. La Cour pénale internationale, de son côté, a émis en novembre 2024 des mandats d’arrêt visant Benjamin Netanyahu et Yoav Gallant, notamment autour de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité allégués. Ces procédures ne disent pas tout, ne remplacent pas une décision politique, ne réparent aucune maison détruite. Mais elles prouvent une chose : Gaza n’est pas hors du droit.
Le problème est ailleurs. Le droit est présent, mais son exécution dépend des États. Une ordonnance sans pression, un mandat sans arrestation, un cessez-le-feu sans mécanisme contraignant, une aide humanitaire sans accès garanti : tout cela forme un théâtre juridique où la norme existe, mais où la vie des civils reste suspendue à la volonté des puissants.
C’est ici que le silence devient méthode. Il ne consiste pas toujours à ne rien dire. Au contraire, on parle beaucoup de Gaza. On exprime de la préoccupation, on appelle à la retenue, on demande un accès humanitaire, on regrette les pertes civiles, on réaffirme l’attachement au droit. Puis l’on recommence. La phrase diplomatique tourne sur elle-même. Elle absorbe l’horreur, la rend administrable, puis la remet dans le circuit des communiqués.
L’humanitaire comme substitut au politique
Le langage humanitaire a une fonction nécessaire : nourrir, soigner, abriter, documenter, alerter. Mais il peut aussi devenir un écran. Quand tout est ramené à l’accès aux vivres, aux convois, aux points de distribution et aux tentes, le fond politique disparaît : occupation, blocus, déplacement forcé, colonisation, droit au retour, autodétermination, souveraineté palestinienne.
C’est précisément ce que rappelle Ali Abdallah : Gaza ne peut pas être réduite à une crise de ravitaillement. La faim n’est pas un accident logistique si elle s’inscrit dans un dispositif de guerre, de contrôle territorial et de fragmentation politique. Les destructions ne sont pas seulement des dommages collatéraux si elles rendent impossible la vie sociale, scolaire, hospitalière, municipale. Les déplacements ne sont pas seulement des mouvements de population si le retour devient matériellement impraticable.
Les reportages récents sur les camps de déplacés décrivent un espace où la survie elle-même devient une lutte contre les déchets, les maladies, les rats, la promiscuité et l’absence de structures sanitaires suffisantes. Ce niveau de dégradation ne relève pas du malheur abstrait. Il est produit par des décisions, des blocages, des bombardements, des interdictions, des priorités militaires et des complicités diplomatiques.
La question n’est donc pas seulement : combien d’aide entre à Gaza ? La question est : qui décide que plus de deux millions de personnes doivent dépendre de l’aide pour rester en vie ?
La hiérarchie des vies
Le double standard n’est pas un slogan. C’est une expérience historique. Les Palestiniens le vivent dans la différence de vitesse entre la condamnation des crimes commis contre des Israéliens et la prudence infinie dès qu’il s’agit de nommer les crimes commis contre eux.
Cette asymétrie ne signifie pas que les souffrances doivent être comparées dans une comptabilité morbide. Elle signifie que certaines vies obtiennent immédiatement un statut politique universel, tandis que d’autres doivent fournir sans cesse des preuves supplémentaires de leur humanité. Les morts palestiniens doivent être comptés, vérifiés, contestés, recoupés, puis souvent relativisés. Les survivants doivent expliquer pourquoi ils refusent de partir, pourquoi ils tiennent à leur terre, pourquoi ils exigent le retour, pourquoi ils réclament un État réel et non une autonomie sous surveillance.
Dans cette mécanique, le silence mondial n’est pas seulement occidental. Il implique aussi les États arabes, les puissances émergentes, les institutions multilatérales et les gouvernements qui dénoncent sans agir. L’impuissance déclarée peut devenir une forme de confort. Elle permet de condamner l’injustice sans payer le prix politique de la confrontation.
Ce que Gaza révèle
Gaza révèle que le droit international n’est pas mort. Il est pire que mort : il est sélectivement vivant. Il respire quand les rapports de force l’autorisent. Il s’essouffle quand l’allié stratégique est en cause. Il devient vocabulaire, procédure, prudence, délai.
C’est pourquoi la question palestinienne demeure centrale. Non parce qu’elle expliquerait toutes les crises du monde arabe, mais parce qu’elle expose la contradiction fondamentale de l’ordre international contemporain : un ordre qui proclame l’universalité des droits, mais tolère leur suspension lorsqu’une population est placée du mauvais côté de l’alliance.
Ali Abdallah parle depuis une mémoire palestinienne qui refuse l’effacement. On peut discuter certaines formulations, contester certaines lectures historiques, demander des précisions, exiger des preuves. Mais on ne peut pas faire comme si Gaza n’avait pas déplacé le centre moral du monde. Chaque institution qui constate sans contraindre, chaque État qui déplore sans agir, chaque puissance qui arme tout en appelant à la retenue, contribue à transformer le droit en décor.
Gaza ne demande pas seulement de l’émotion. Elle demande une conséquence. C’est précisément ce que le silence mondial refuse de produire. Nadir Amrouche
Sources utilisées
Presse :
- La Presse de Tunisie, « Ali Abdallah : Gaza paie le prix du silence mondial, la Palestine tient », 18 mai 2026.
- Reuters, « ICC denies it issued new warrants against Israeli officials, calls report inaccurate », 17 mai 2026.
- Le Monde, « Gaza's displaced persons' camps are overrun by rats », 13 mai 2026.
- Associated Press, « Amnesty International says Israel is committing genocide in Gaza. Israel rejects the allegations », 5 décembre 2024.
Institutionnelles :
- Cour internationale de Justice, affaire Afrique du Sud c. Israël, ordonnances en indication de mesures conservatoires, 2024.
- Cour pénale internationale, situation dans l’État de Palestine, mandats d’arrêt du 21 novembre 2024.
- Nations unies / OCHA, suivis humanitaires sur Gaza.
ONG :
- Amnesty International, rapport de décembre 2024 sur Gaza.
- Human Rights Watch, communications sur Gaza, l’accès humanitaire et le droit international humanitaire.



