Gaza : la guerre des cibles et des bilans
La frappe ayant tué un haut responsable militaire du Hamas ne clôt rien : elle montre au contraire comment Gaza reste prise dans une guerre où la désignation des cibles, la comptabilité des morts et le langage du cessez-le-feu sont devenus des champs de bataille.
Reuters et l’Associated Press ont rapporté, le 16 mai 2026, qu’une frappe israélienne à Gaza avait tué Izz al-Din al-Haddad, présenté par Israël comme le chef de la branche armée du Hamas et comme l’un des responsables liés aux attaques du 7 octobre 2023. Hamas a confirmé sa mort. Selon Reuters, la frappe a également tué son épouse et sa fille. D’autres frappes, rapportées le même week-end par des sources médicales locales citées par la presse internationale, ont fait d’autres morts palestiniens à Gaza, notamment près d’Al-Shifa et à Jabalia.
Le fait militaire est donc identifiable. Mais il ne suffit pas à dire ce qui est politiquement et juridiquement en jeu. Israël présente l’opération comme un acte de ciblage contre un responsable militaire. Hamas l’inscrit dans la continuité des violations du cessez-le-feu qu’il impute à Israël. Les sources médicales locales, elles, comptent les morts. Entre ces trois registres, la guerre ne se raconte pas de la même manière : pour l’un, une cible ; pour l’autre, une violation ; pour les soignants, des corps.
La cible ne fait pas disparaître le champ civil
La qualification de la cible est décisive, mais elle ne règle pas toute la question. Le droit de la guerre ne demande pas seulement qui était visé. Il demande aussi où, comment, avec quels moyens, dans quel environnement civil, avec quels effets prévisibles et quelles précautions. Autrement dit, l’identité militaire supposée ou établie d’une personne visée ne suspend pas la question de la proportionnalité ni celle de la distinction.
C’est précisément là que Gaza devient un cas extrême. La densité urbaine, la destruction des infrastructures, les déplacements répétés de population, l’effondrement hospitalier et la présence de combattants dans un espace civil ravagé brouillent les lignes sans abolir les règles. Ce brouillage est politiquement commode pour les appareils militaires : il permet de présenter une frappe comme techniquement ciblée tout en laissant hors champ la société qui absorbe son choc.
Dans ce type de guerre, la précision devient un langage. Elle dit que l’armée sait qui elle vise. Elle ne dit pas toujours ce que la frappe produit autour de la cible. Or c’est dans cet autour que se trouve Gaza : familles, voisins, déplacés, ambulances, hôpitaux, ruines, enfants, survivants, blessés sans filière de soin normale. Une cible peut être militaire ; le lieu de l’impact, lui, reste social.
Les bilans comme terrain de bataille
Le second enjeu tient aux chiffres. Depuis le début de la guerre, les bilans palestiniens sont à la fois indispensables et contestés. Ils sont indispensables parce qu’aucune lecture sérieuse d’une guerre ne peut se passer de la comptabilité des morts, des blessés, des déplacés et des destructions. Ils sont contestés parce qu’ils proviennent souvent d’institutions locales liées à l’administration de Gaza, elles-mêmes prises dans le conflit et donc attaquées politiquement par Israël et ses soutiens.
Mais la contestation du chiffre ne peut pas devenir une méthode d’effacement. Lorsqu’un bilan ne distingue pas les combattants des civils, cela pose une limite analytique réelle. Cette limite doit être dite. Elle ne permet pas pour autant de traiter tous les morts comme une abstraction suspecte. Dans un territoire où l’accès indépendant est restreint, où les hôpitaux deviennent des lieux de comptabilité funéraire autant que médicale, le chiffre est imparfait, mais il reste une trace de la violence.
C’est ici que se joue une bataille plus profonde : qui a autorité pour nommer les morts ? L’armée nomme les cibles. Les autorités sanitaires comptent les victimes. Les agences humanitaires qualifient les besoins. Les médias internationaux arbitrent entre ces registres. Et la diplomatie, trop souvent, transforme cette matière humaine en paramètre de négociation.
Le cessez-le-feu comme fiction partielle
La frappe contre al-Haddad intervient dans un contexte présenté comme celui d’un cessez-le-feu fragile. Cette formule, répétée dans les dépêches et les déclarations diplomatiques, mérite d’être prise au sérieux, mais aussi interrogée. Un cessez-le-feu qui laisse se poursuivre des frappes, des morts et des accusations croisées n’est pas un arrêt de la guerre. C’est un cadre politique instable dans lequel la guerre change de rythme, de justification et de visibilité.
Les médiateurs ont besoin du mot « cessez-le-feu » pour maintenir une architecture de négociation. Israël a besoin de la possibilité de frapper pour maintenir sa doctrine de poursuite des responsables du Hamas. Hamas a besoin de dénoncer les frappes pour délégitimer le cadre imposé par ses adversaires. Les civils, eux, ne vivent pas dans les communiqués. Ils vivent dans l’intervalle entre deux frappes, entre deux annonces, entre deux bilans.
Cette dissociation entre langage diplomatique et réalité matérielle n’est pas secondaire. Elle installe une situation où la guerre peut continuer tout en étant décrite comme contenue. Elle permet aux puissances impliquées ou médiatrices de parler de processus, de plan, de désarmement, de garanties, pendant que les habitants de Gaza restent exposés à une violence qui n’a pas besoin d’être continue pour être structurante.
Le point politique
L’enjeu n’est pas de nier la dimension militaire du Hamas, ni d’effacer la responsabilité des attaques du 7 octobre 2023. L’enjeu est de refuser que cette dimension serve à fermer tout examen des moyens employés, des morts produites et des règles applicables. Une guerre ne devient pas juridiquement lisible parce qu’un acteur désigne sa cible. Elle devient lisible lorsque les faits, les bilans, les précautions, les effets et les responsabilités peuvent être examinés.
Gaza expose ainsi une mécanique générale des guerres asymétriques contemporaines. Le plus fort impose la caméra sur la cible. Le plus faible tente d’imposer la caméra sur les ruines. Les morts civils deviennent l’objet d’une bataille de crédibilité. Les médiateurs cherchent un vocabulaire qui évite l’effondrement total du processus. Et le droit international humanitaire, censé protéger les personnes qui ne participent pas aux combats, se retrouve constamment repoussé vers l’après-coup : après la frappe, après le bilan, après la contestation du bilan.
C’est cette temporalité qui détruit le droit. Quand la vérification arrive toujours après les morts, quand la responsabilité se perd dans la discussion sur les sources, quand le cessez-le-feu devient compatible avec la frappe, la guerre n’a plus besoin de se déclarer pleinement pour continuer.
À Gaza, la question n’est donc pas seulement de savoir qui a été tué. Elle est de savoir qui peut encore imposer que chaque mort compte avant d’être absorbé par la prochaine justification militaire.
Sources utilisées
- Reuters : article du 16 mai 2026 sur la frappe israélienne ayant tué Izz al-Din al-Haddad à Gaza.
- Associated Press : article du 16 mai 2026 sur la mort d’Izz al-Din al-Haddad, le cessez-le-feu fragile et les bilans rapportés.
- Sources médicales locales citées par Reuters et AP : bilans attribués des frappes des 15 et 16 mai 2026.




