Licenciement sans cadre
Au Bénin, le licenciement de 169 agents de l’audiovisuel public ne relève pas seulement d’un conflit social interne : il pose une question de méthode, de garanties et de pouvoir dans la transformation d’un média d’État.
Selon les informations rapportées par RFI Afrique le 18 mai 2026, 169 agents de la Société de Radio et Télévision du Bénin ont été licenciés le 13 mai. Le dossier est présenté dans le cadre de la modernisation de la SRTB, structure issue de la réorganisation de l’ancien dispositif public de radio et de télévision. Un audit de compétences aurait accompagné cette mutation, avec un volet social. Les syndicats, eux, contestent moins l’existence d’une réforme que sa conduite : ils dénoncent un processus accéléré, une concertation insuffisante et une absence de débat préalable sur le projet de licenciement.
C’est là que commence le vrai sujet. Un licenciement collectif n’est jamais un simple acte de gestion, encore moins dans un service public. Il engage des critères, une procédure, des droits, des voies de recours, une responsabilité administrative et une responsabilité politique. Le chiffre, 169, choque parce qu’il condense des vies, des salaires et des familles. Mais juridiquement et politiquement, le point central est ailleurs : qui a décidé, sur quels critères, après quelle consultation, avec quelles garanties, et sous quel contrôle ?
La modernisation ne dispense pas de la procédure
Le mot modernisation est commode. Il donne aux décisions les plus brutales une apparence de nécessité technique. Il suggère que l’ancien doit céder, que les effectifs doivent être adaptés, que les compétences doivent être évaluées, que le service public doit devenir plus efficace. Rien de tout cela n’est illégitime en soi. Un média public peut avoir besoin d’être réorganisé. Il peut devoir corriger des lourdeurs, clarifier ses missions, former ses personnels, revoir ses métiers à l’heure du numérique.
Mais une réforme n’est pas légitime seulement parce qu’elle se présente comme moderne. Elle l’est par ses preuves, ses règles et ses garanties. Quand des syndicats affirment qu’un cadre de concertation avait été évoqué mais n’aurait pas fonctionné comme prévu, la question n’est plus rhétorique. Elle devient procédurale. Le désaccord ne porte pas seulement sur le résultat, mais sur le chemin qui y conduit.
Dans ce type de dossier, la procédure n’est pas un détail bureaucratique. Elle est la protection minimale contre l’arbitraire. Elle oblige à exposer les raisons, à rendre les critères discutables, à entendre les représentants des travailleurs, à permettre aux personnes concernées de comprendre ce qui leur arrive. Une procédure solide ne supprime pas la douleur sociale d’un licenciement. Elle empêche au moins que cette douleur soit produite comme un fait accompli.
Le problème rapporté au Bénin tient précisément à ce sentiment de fait accompli. Des agents auraient été touchés dans plusieurs secteurs : antenne radio et télévision, ressources humaines, finances, communication. Les syndicats demanderaient notamment le paiement rapide des droits légaux et un contre-audit. Cette demande dit quelque chose d’essentiel : lorsque l’audit devient la base d’une rupture massive, il ne peut pas rester une boîte noire. Les critères doivent être connus, contestables et vérifiables.
L’audiovisuel public n’est pas une entreprise ordinaire
La SRTB n’est pas seulement un employeur. C’est un organe de service public, chargé d’information, de programmes et de présence nationale. Cela change la nature du débat. Dans une entreprise ordinaire, un plan social soulève déjà des questions de droit, de dignité et de protection. Dans un média public, il touche aussi à la capacité de l’État à traiter ses propres agents selon les principes qu’il prétend incarner.
Un audiovisuel public modernisé mais socialement brutalisé envoie un signal contradictoire. Il peut promettre de nouveaux formats, de nouveaux logos, de nouvelles grilles, une meilleure efficacité. Mais si cette transformation repose sur des personnels mis dehors dans des conditions contestées, la modernité devient un habillage. Elle ne dit plus l’amélioration du service rendu au public. Elle dit la mise en ordre verticale d’une institution.
La prudence s’impose : à ce stade, toutes les pièces ne sont pas publiques. Il faut vérifier les documents de l’audit, les décisions administratives, la position complète de la direction, l’intervention exacte de la Direction générale du travail, les catégories juridiques des agents concernés et le paiement des droits. Sans ces éléments, on ne peut pas trancher juridiquement la validité des licenciements.
Mais on peut déjà identifier la fracture politique du dossier. Les syndicats ne réclament pas seulement de la compassion. Ils demandent un cadre, un contrôle, des droits. Ils rappellent qu’un travailleur n’est pas une variable d’ajustement silencieuse. Derrière chaque poste supprimé, il y a un revenu, une famille, une trajectoire professionnelle, parfois une ancienneté, souvent une dépendance matérielle. Le droit du travail existe justement pour éviter que cette réalité soit effacée par la langue froide de la restructuration.
Quand l’État réforme, il se juge lui-même
Le cas béninois dépasse la SRTB. Il interroge une tendance plus large en Afrique comme ailleurs : l’État transforme ses services publics selon des modèles de performance, d’audit, de rationalisation et de communication institutionnelle. Ces mots peuvent produire du mieux. Ils peuvent aussi masquer une réduction sociale sans véritable débat démocratique.
L’audit de compétences est un outil dangereux lorsqu’il devient une sentence sans contradictoire. Il peut aider à former, repositionner, accompagner. Il peut aussi sélectionner, exclure, humilier. Tout dépend de son usage, de sa transparence et des garanties offertes aux personnes évaluées. Lorsque des travailleurs affirment ne pas avoir été correctement entendus, le soupçon ne peut pas être balayé par un communiqué de modernisation.
Ce qui se joue ici, ce n’est pas seulement l’avenir de 169 agents. C’est la manière dont un État actionnaire traite la conflictualité sociale dans une institution qu’il contrôle. S’il réforme sans écouter, il transforme la modernisation en discipline. S’il licencie sans expliquer clairement, il transforme l’audit en pouvoir opaque. S’il renvoie au paiement des droits légaux sans traiter la méthode, il réduit la justice sociale à une indemnité de sortie.
Le service public n’a pas besoin d’immobilisme. Il a besoin d’institutions capables de se transformer sans écraser ceux qui les font fonctionner. La différence est décisive. Une réforme qui produit de l’efficacité en détruisant la confiance interne finit souvent par fragiliser le service qu’elle prétend sauver.
Au Bénin, la SRTB peut devenir un cas test. Soit la direction, l’administration du travail et les autorités rendent la procédure lisible, contrôlable, documentée. Soit le licenciement restera comme une opération de modernisation imposée par le haut, avec le droit social en arrière-plan et les travailleurs au bord de la route.
La procédure n’est pas le contraire de la réforme. Elle est ce qui empêche la réforme de devenir un acte de force.
Yamina Boudiaf
Sources utilisées
Presse :
- RFI Afrique, « Bénin : le licenciement de 169 personnes dans l’audiovisuel public crée la polémique », 18 mai 2026.
Sources institutionnelles :
- Présentation publique de la Société de Radio et Télévision du Bénin, consultée pour le contexte institutionnel.



