Libye : Shell et le retour des majors dans un État fragmenté
Le pétrole libyen attire de nouveau les grandes compagnies. Mais dans un pays où l’État reste divisé, où les infrastructures ont été abîmées par la guerre et où la rente nourrit aussi les circuits opaques, le retour des majors ne signifie pas automatiquement retour de la souveraineté.
La source initiale issue de l’archive LMA évoque le dossier Shell et le retour des grandes compagnies dans le secteur énergétique libyen. L’information doit encore être confirmée dans son périmètre exact : accord signé, discussion exploratoire, participation à un appel d’offres ou simple positionnement. Mais le sujet est déjà politiquement lisible. Depuis plusieurs mois, la Libye cherche à relancer son appareil pétrolier, à restaurer certaines infrastructures et à attirer de nouveau les acteurs capables d’apporter capitaux, technologie et débouchés.
Reuters a rapporté en janvier 2026 un accord de long terme impliquant TotalEnergies et ConocoPhillips autour de Waha Oil Company, présenté comme un engagement majeur dans la relance de la production. En mai 2026, l’agence a aussi rapporté l’objectif de la National Oil Corporation de redémarrer la raffinerie de Ras Lanuf, inactive depuis des années, après règlement d’un contentieux et retour complet de l’actif dans le giron libyen. Ces éléments ne suffisent pas à confirmer le cas Shell, mais ils dessinent une séquence : la Libye tente de redevenir un terrain énergétique fréquentable pour les majors.
Le retour des majors ne règle pas la fragmentation
Ce retour ne doit pas être lu comme une normalisation mécanique. La Libye n’est pas seulement un pays producteur cherchant à moderniser ses installations. C’est un territoire où l’État central reste disputé, où la souveraineté se négocie entre institutions concurrentes, forces armées, groupes locaux, réseaux économiques et parrains étrangers. Le pétrole n’est pas un secteur parmi d’autres. Il est le cœur matériel de la question libyenne.
Toute major qui revient en Libye revient donc dans un espace politiquement chargé. Elle ne revient pas seulement pour exploiter un champ ou financer une infrastructure. Elle entre dans un équilibre fragile où la National Oil Corporation représente théoriquement l’unité de la ressource, mais où les rapports de force sur le terrain peuvent peser sur les exportations, les raffineries, les terminaux, les routes et la sécurité des sites.
La question n’est pas de savoir si la Libye a besoin de technologie étrangère. Elle en a besoin. Les années de conflit, de sous-investissement et de fermeture intermittente ont usé les infrastructures. La production peut reprendre, mais elle exige maintenance, financement, ingénierie, sécurité et accès aux marchés. La vraie question est ailleurs : qui contrôle la relance, qui en fixe les conditions, qui capte la valeur et qui décide de sa redistribution ?
Une souveraineté énergétique sous contrainte
Dans un pays unifié, la présence de majors étrangères peut être encadrée par une stratégie nationale : appels d’offres clairs, fiscalité, clauses de contenu local, transparence des revenus, contrôle parlementaire, articulation entre exportation et besoins internes. En Libye, cette architecture demeure fragile. Le risque n’est pas seulement que les compagnies étrangères prennent leur part. C’est la règle du jeu libyenne elle-même qui reste instable.
La relance de Ras Lanuf illustre cette contradiction. Une raffinerie stratégique peut réduire la dépendance aux importations de carburants et redonner une capacité industrielle à l’État. Mais la raffinerie ne produit pas de souveraineté par elle-même. Elle exige sécurité, gouvernance, logistique, contrôle des flux et lutte contre les détournements. Or la Libye a vu son système de carburants devenir un espace de captation massif, avec des accusations documentées par des organisations d’enquête sur la contrebande et les pertes publiques.
L’enjeu dépasse donc la signature d’un accord. La Libye peut attirer TotalEnergies, ConocoPhillips, Chevron, Shell ou d’autres acteurs ; elle ne retrouvera une souveraineté réelle que si ces présences sont subordonnées à une reconstruction institutionnelle. Sans cela, les majors peuvent devenir les partenaires d’un redémarrage partiel, mais pas les instruments d’une réunification économique.
L’Europe regarde, les Libyens paient le prix de la fragmentation
Pour l’Europe, le pétrole et le gaz libyens restent des ressources proches, stratégiques et politiquement sensibles. La Méditerranée centrale est un espace d’énergie, de migration, de sécurité et de compétition diplomatique. Les compagnies occidentales ne regardent pas la Libye comme un simple marché. Elles la regardent comme une réserve, une route, une marge de sécurité énergétique et une pièce du jeu régional.
Pour les Libyens, l’enjeu est plus direct. La richesse pétrolière est censée financer salaires, services publics, infrastructures, carburants, électricité, santé et reconstruction. Quand la rente est bloquée, détournée ou capturée, c’est la vie quotidienne qui se dégrade. Les files d’attente, les coupures, l’inflation, la faiblesse des administrations et l’insécurité ne sont pas séparées de la question énergétique. Elles en sont le prolongement social.
C’est pourquoi le retour des majors doit être regardé sans naïveté. Il peut signaler une réouverture économique. Il peut apporter des capacités réelles. Il peut contribuer à restaurer des infrastructures. Mais il peut aussi masquer la persistance d’un problème central : la Libye possède une richesse immense sans disposer encore d’un État pleinement capable d’en faire un outil collectif.
La souveraineté énergétique ne se mesure pas seulement au nombre de barils produits ni au nombre d’entreprises étrangères revenues. Elle se mesure à la capacité d’un pays à décider du destin de sa ressource, à contrôler ses revenus et à empêcher que la rente serve de carburant à sa propre fragmentation.
Sources utilisées
- Source initiale : Libya Herald, élément issu de l’archive LMA sur Shell et le retour des majors en Libye.
- Presse : Reuters, janvier 2026, accord pétrolier impliquant TotalEnergies et ConocoPhillips en Libye.
- Presse : Reuters, mai 2026, relance annoncée de la raffinerie de Ras Lanuf par la National Oil Corporation.
- Presse : The Guardian, novembre 2025, synthèse d’un rapport de The Sentry sur la contrebande de carburant en Libye.




