Tunisie, Mali, RDC : quand l’État met le droit sous surveillance
Grève des avocats en Tunisie, sanctions financières au Mali, débat constitutionnel sensible en RDC : la même question traverse plusieurs scènes africaines. Le droit protège-t-il encore la société ou devient-il le langage policé de la domination politique ?
La justice n’est jamais seulement une institution. Elle est le dernier endroit où une société mesure si la force accepte encore une limite. Quand les avocats tunisiens cessent le travail pour dénoncer les dysfonctionnements du système judiciaire, quand le Mali gèle les avoirs d’opposants en exil au nom de la lutte contre le terrorisme, quand la RDC débat d’un possible changement constitutionnel dans un climat sensible, il ne s’agit pas de faits isolés. Il s’agit d’un même glissement : l’État africain contemporain parle de droit, mais il tolère de moins en moins que le droit lui résiste.
En Tunisie, l’Ordre des avocats a organisé une grève nationale le 18 juin 2026, après des mobilisations régionales. Les revendications portent sur les conditions de travail, les dysfonctionnements judiciaires, les arrestations de confrères et la demande d’une réforme du système. C’est un signal lourd. Depuis le coup de force institutionnel du 25 juillet 2021, l’équilibre tunisien s’est abîmé. La justice, déjà imparfaite auparavant, apparaît désormais à une partie de la profession comme placée dans une zone d’incertitude et de pression.
Ce fait mérite d’être pris au sérieux au-delà de la Tunisie. Les avocats ne sont pas des acteurs secondaires. Ils tiennent une fonction sensible : défendre, contester, accéder aux dossiers, faire entendre la procédure contre l’arbitraire. Quand leur profession estime qu’il n’existe plus de cadre suffisamment prévisible, c’est toute la société qui est avertie. Le justiciable ordinaire, celui qui n’a ni réseau, ni tribune, ni protection, sera toujours le premier écrasé par une justice opaque.
Au Mali, la décision de sanctionner financièrement douze ressortissants en exil soulève une autre alarme. Les autorités les accusent notamment de soutien ou de promotion du terrorisme. L’État a évidemment le devoir de lutter contre les groupes armés. Mais l’accusation antiterroriste est l’un des instruments les plus puissants dont dispose un pouvoir. Mal encadrée, elle détruit la frontière entre sécurité et répression. Elle permet de transformer l’opposant en complice, le journaliste en menace, l’exilé en ennemi, le désaccord politique en dossier pénal.
La question n’est pas de blanchir quiconque par principe. Elle est plus exigeante : quelles preuves, quelle procédure contradictoire, quel juge indépendant, quel droit au recours, quelle proportionnalité ? Un État qui accuse sans montrer, sanctionne sans débat et fige les biens sans garanties abîme sa propre légitimité. Il croit renforcer la sécurité ; il fabrique en réalité un ordre de suspicion permanente.
En RDC, la table ronde organisée à la Conférence épiscopale autour du changement constitutionnel renvoie à une autre dimension de la même crise. La Constitution n’est pas un simple outil technique. Elle est le pacte politique minimal qui encadre la conquête et l’exercice du pouvoir. Dès qu’un pouvoir en place touche à la Constitution dans un environnement de méfiance, la société se demande immédiatement si l’objectif est d’améliorer l’État ou de prolonger un rapport de force.
Ces scènes africaines parlent aussi à l’Algérie. Un État néo-patrimonial ne supprime pas toujours le droit. Il le remodèle. Il conserve les tribunaux, les textes, les commissions, les formules, les audiences et les délais. Mais il vide progressivement la règle de sa capacité à limiter le pouvoir. La loi devient une enveloppe. La décision réelle circule ailleurs : dans l’administration, les services, les consignes, les rapports de force, les dépendances professionnelles.
Le droit n’est vivant que s’il peut contredire le pouvoir. Une justice qui ne peut pas dire non n’est pas une justice. Un barreau qui ne peut pas défendre sans crainte n’est plus un contre-pouvoir. Une Constitution modifiable selon la convenance du moment n’est plus un pacte. Une lutte antiterroriste sans garanties devient une police politique avec vocabulaire juridique.
La région n’a pas besoin d’États faibles. Elle a besoin d’États limités par le droit. C’est très différent. Un État fort sans justice indépendante n’est qu’un appareil. Un État fort avec des juges libres, des avocats protégés, des procédures publiques et des Constitutions respectées devient une puissance civile. Toute la bataille est là : arracher le droit au décor institutionnel pour en refaire une force réelle.
Yamina Boudiaf
Sources utilisées
- Presse : RFI Afrique, “Tunisie : des avocats en grève exigent une réforme de la justice”.
- Presse : RFI Afrique, “Mali : sanctions financières ciblées contre douze ressortissants en exil”.
- Presse : RFI Afrique, “RDC : table ronde à la Conférence épiscopale sur le changement de Constitution”.
- Presse : RFI Afrique, “Bénin : l’ex-ministre Candide Azannaï comparait devant la justice”.




