Droits et justice

Maroc : l’indignation numérique ne remplace pas la protection de l’enfance

Partager :
5 min de lecture

L’affaire rapportée par la presse marocaine le 29 mai 2026, autour d’une vidéo montrant un enfant exposé à une situation présentée comme liée à la consommation d’alcool, ne doit pas être traitée comme un simple objet d’indignation numérique. Elle concerne un mineur. À ce titre, elle exige une règle de méthode : prudence sur les faits, protection de l’identité, refus du voyeurisme, priorité à la procédure.

Selon Hespress, la diffusion de la vidéo a suscité des réactions d’acteurs associatifs et de responsables publics, dont Amina Bouayach, présidente du Conseil national des droits de l’Homme, appelant à la protection de l’enfant. La presse a également rapporté une interpellation. Ces éléments doivent rester attribués tant que les autorités judiciaires n’ont pas établi publiquement les faits, les responsabilités et les qualifications retenues.

Protéger avant de commenter

La première victime d’une violence filmée peut être exposée deux fois : par l’acte initial, puis par sa circulation. Lorsqu’un enfant est filmé dans une situation dégradante, la viralité ne répare rien. Elle peut alerter, certes. Mais elle peut aussi fixer l’humiliation, multiplier les regards, transformer la protection en spectacle.

Le droit de l’enfant repose sur un principe central : l’intérêt supérieur du mineur. Ce principe impose de déplacer la question. Le sujet n’est pas de savoir combien de personnes ont vu la vidéo, ni combien de commentaires indignés ont été publiés. Le sujet est de savoir si l’enfant est en sécurité, s’il est accompagné, si les adultes responsables sont identifiés, si les faits sont établis et si la procédure avance sans exposition inutile.

La colère publique peut être utile lorsqu’elle brise le silence. Elle devient dangereuse lorsqu’elle remplace l’enquête. Une société qui se contente de s’indigner à chaque vidéo virale ne construit pas un système de protection. Elle consomme des scandales successifs.

Une affaire dans un contexte plus large

Cette affaire intervient alors que le Maroc a lancé en avril 2026 une enquête nationale sur la violence à l’égard des enfants, portée par le ministère de la Solidarité, de l’Insertion sociale et de la Famille, avec des partenaires institutionnels et l’appui de l’UNICEF. L’objectif annoncé est de produire des données fiables sur les violences subies par les mineurs.

Ce contexte est essentiel. Les violences contre les enfants restent souvent sous-documentées, surtout lorsqu’elles se produisent dans des espaces privés : famille, voisinage, lieux de sociabilité fermés, plateformes numériques. Sans données, l’État réagit au cas par cas. Avec des données, il peut construire des politiques publiques : prévention, signalement, protection d’urgence, justice adaptée, accompagnement psychologique.

La question n’est donc pas seulement pénale. Elle est institutionnelle. Qui reçoit les alertes ? Qui intervient ? Dans quels délais ? Quels services protègent l’enfant si le danger vient de son entourage ? Quels centres d’accueil existent ? Quels professionnels sont formés ? Comment éviter que la procédure dure si longtemps qu’elle perde sa fonction protectrice ?

La procédure contre l’impunité

Dans ce type de dossier, la réponse doit être ferme sans être spectaculaire. L’établissement des faits appartient aux autorités compétentes. Si les actes rapportés sont confirmés, ils peuvent relever de formes graves de mise en danger, d’atteinte à la dignité ou de maltraitance. Mais la qualification ne doit pas être lancée comme un slogan. Elle doit être fondée sur le dossier.

La fermeté se mesure à la diligence : ouverture d’enquête, audition des personnes concernées, protection immédiate du mineur, évaluation sociale, décision judiciaire adaptée, suivi. Elle se mesure aussi à la prévention. Une société qui punit après la viralité mais laisse sans réponse les signaux faibles ne protège pas vraiment.

Il faut également interroger les plateformes et les usages numériques. Les vidéos de mineurs exposés, humiliés ou violentés ne devraient pas circuler comme des preuves sauvages offertes à la foule. Les médias ont ici une responsabilité particulière : informer sans identifier, contextualiser sans reproduire, alerter sans surexposer.

Sortir du cycle scandale, oubli, nouveau scandale

L’affaire dite de l’enfant exposé à l’alcool doit devenir autre chose qu’un épisode de colère. Elle doit servir à tester la chaîne de protection : police ou gendarmerie, parquet, protection sociale, santé mentale, associations, école, justice. Si un maillon manque, l’enfant reste vulnérable.

La protection de l’enfance n’est pas une proclamation morale. C’est une infrastructure : numéros d’alerte, professionnels, budgets, centres, magistrats formés, procédures rapides, données fiables. Sans cela, chaque scandale produit la même scène : émotion, promesse, oubli.

Le droit n’a pas pour fonction de suivre la foule. Il doit faire mieux : protéger l’enfant quand la foule regarde ailleurs, et le protéger aussi quand la foule regarde trop.

Yamina Boudiaf

Sources utilisées

  • Hespress, 29 mai 2026 : articles rapportant l’affaire dite de l’enfant exposé à l’alcool et les réactions publiques.
  • Ministère marocain de la Solidarité, avril 2026 : lancement d’une enquête nationale sur la violence à l’égard des enfants.
  • Le Matin, 2026 : présentation de l’enquête nationale réalisée avec ONDH, HCP, ONDE et UNICEF.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec