{"id":6466,"date":"2026-05-29T03:05:10","date_gmt":"2026-05-29T01:05:10","guid":{"rendered":"https:\/\/lma\/index.php\/2026\/05\/29\/memoire-sous-le-sable\/"},"modified":"2026-05-29T03:05:10","modified_gmt":"2026-05-29T01:05:10","slug":"memoire-sous-le-sable","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/mezghena.org\/index.php\/2026\/05\/29\/memoire-sous-le-sable\/","title":{"rendered":"La m\u00e9moire sous le sable"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le 28 mai 2026, l\u2019Assembl\u00e9e nationale fran\u00e7aise a adopt\u00e9 une proposition de loi portant abrogation du Code noir et d\u2019autres textes ayant organis\u00e9 l\u2019esclavage dans les colonies fran\u00e7aises. Cette abrogation tardive n\u2019efface ni les crimes, ni les hi\u00e9rarchies raciales h\u00e9rit\u00e9es, mais elle rappelle une \u00e9vidence que les \u00c9tats aiment diff\u00e9rer : les textes anciens ne meurent pas seuls. Face aux silences coloniaux, aux m\u00e9moires f\u00e9ministes et aux pierres grav\u00e9es du Sahara, le patrimoine africain cesse d\u2019\u00eatre un d\u00e9cor. Il devient une preuve.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il faut dire la chose avec pr\u00e9cision : une loi qui abroge un texte symbolique n\u2019annule pas l\u2019esclavage, ne r\u00e9pare pas la colonisation, ne supprime pas les formes de racisme qui ont surv\u00e9cu \u00e0 leurs cadres juridiques. Elle dit autre chose. Elle montre qu\u2019un \u00c9tat peut abolir une institution, multiplier les gestes m\u00e9moriels, et laisser pourtant longtemps dans ses archives le vocabulaire qui l\u2019a rendue administrable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce d\u00e9calage est le vrai sujet. La m\u00e9moire de l\u2019esclavage ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une c\u00e9r\u00e9monie, \u00e0 une plaque ou \u00e0 une loi. Elle commence dans les mots qui ont class\u00e9 les corps, dans les registres qui ont compt\u00e9 les vies comme des biens, dans les silences qui ont rejet\u00e9 certaines souffrances hors du r\u00e9cit national. Lorsqu\u2019un Parlement revient sur le Code noir, il ne rouvre pas seulement un vieux dossier juridique. Il avoue, tardivement, que les biblioth\u00e8ques du pouvoir contiennent encore des fant\u00f4mes actifs. Il signale aussi que l\u2019enjeu ne se joue plus seulement dans les textes m\u00e9tropolitains, mais dans la fa\u00e7on dont les soci\u00e9t\u00e9s concern\u00e9es, en Afrique et dans les diasporas, relisent leurs propres traces.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Ce que les textes ne disent pas<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La m\u00e9moire officielle aime les dates nettes. Elle aime l\u2019abolition parce qu\u2019elle permet de finir une phrase. Elle aime le monument parce qu\u2019il immobilise la douleur dans la pierre. Mais l\u2019esclavage n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 seulement une affaire de textes. Il fut aussi une organisation des filiations, des maternit\u00e9s arrach\u00e9es, des noms perdus, des langues d\u00e9plac\u00e9es, des corps f\u00e9minins livr\u00e9s \u00e0 une double domination : productive, sexuelle, domestique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est l\u00e0 que les lectures f\u00e9ministes sont d\u00e9cisives. Non parce qu\u2019elles ajouteraient une note sensible \u00e0 une histoire d\u00e9j\u00e0 \u00e9crite, mais parce qu\u2019elles d\u00e9placent la question m\u00eame de l\u2019archive. Qui a laiss\u00e9 une trace ? Qui a \u00e9t\u00e9 compt\u00e9 ? Qui a \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 ? Qui appara\u00eet comme sujet et qui reste masse, cargaison, servante, concubine, captive, ventre, bras ? La m\u00e9moire f\u00e9ministe de l\u2019esclavage ne r\u00e9clame pas seulement une place dans le r\u00e9cit. Elle en conteste l\u2019architecture, en obligeant \u00e0 relire les inventaires, les r\u00e9cits de voyage, les g\u00e9n\u00e9alogies bris\u00e9es, les chants, les gestes de soin, les transmissions orales.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle rappelle que les femmes n\u2019ont pas seulement subi l\u2019histoire. Elles l\u2019ont port\u00e9e, transmise, cach\u00e9e parfois pour survivre, dite autrement lorsque l\u2019\u00e9criture du ma\u00eetre faisait loi. Dans cette perspective, le patrimoine n\u2019est pas l\u2019objet que l\u2019on admire derri\u00e8re une vitre. Il est le lieu o\u00f9 se dispute le droit de nommer les morts et les vivants, d\u2019articuler les violences sexuelles, domestiques et \u00e9conomiques que les archives officielles ont souvent minimis\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le Sahara contre l\u2019id\u00e9e du vide<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Sahara entre ici comme une contradiction majeure. On l\u2019a trop souvent d\u00e9crit comme vide, fronti\u00e8re naturelle, immensit\u00e9 muette. Cette image arrange les pouvoirs. Un d\u00e9sert vide ne parle pas. Il ne t\u00e9moigne pas des circulations, des caravanes, des conflits, des traites, des refuges, des m\u00e9tissages, des langues, des savoirs. Il devient une surface \u00e0 traverser, non une archive \u00e0 \u00e9couter.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Or le Sahara arch\u00e9ologique contredit cette paresse. Le Tassili n\u2019Ajjer, en Alg\u00e9rie, inscrit au patrimoine mondial de l\u2019UNESCO, abrite plus de 15 000 dessins et gravures rupestres qui, selon l\u2019organisation, permettent de suivre les changements climatiques, les migrations animales et l\u2019\u00e9volution de la vie humaine sur le bord du Sahara, de 6000 av. J.-C. aux premiers si\u00e8cles de notre \u00e8re. Ces images ne parlent pas directement de tous les crimes ult\u00e9rieurs, mais elles d\u00e9truisent une fiction : celle d\u2019un Sahara sans profondeur, sans m\u00e9moire, sans civilisation propre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette profondeur compte politiquement. Elle emp\u00eache de r\u00e9duire l\u2019Afrique \u00e0 la seule sc\u00e8ne de sa capture. Elle rappelle qu\u2019avant la traite, pendant la traite et apr\u00e8s elle, des soci\u00e9t\u00e9s ont produit des formes, des signes, des r\u00e9cits, des techniques, des cosmologies. L\u2019esclavage a arrach\u00e9 des \u00eatres humains \u00e0 des mondes qui existaient. La colonisation a ensuite pr\u00e9tendu d\u00e9couvrir, classer, conserver et parfois confisquer les traces de ces mondes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le patrimoine saharien se trouve alors pris dans un double pi\u00e8ge : \u00eatre folkloris\u00e9 comme tr\u00e9sor touristique ou neutralis\u00e9 comme objet scientifique sans peuple. Dans les deux cas, on s\u00e9pare la pierre de la m\u00e9moire vivante. On contemple les gravures, mais on oublie les h\u00e9ritiers, les langues et les luttes contemporaines autour de l\u2019acc\u00e8s, de la restitution, de la protection et du r\u00e9cit.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les routes et les silences<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019UNESCO a lanc\u00e9 en 1994 le programme aujourd\u2019hui nomm\u00e9 Routes des peuples asservis pour briser le silence autour de l\u2019histoire de l\u2019esclavage et des traites. En 2024, l\u2019organisation a int\u00e9gr\u00e9 les premiers lieux dans un r\u00e9seau de sites d\u2019histoire et de m\u00e9moire li\u00e9s \u00e0 l\u2019asservissement et \u00e0 la traite. Cette d\u00e9marche est importante, mais elle pose une question exigeante : qui tient la carte ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cartographier la m\u00e9moire peut ouvrir des chemins. Cela peut aussi reproduire des hi\u00e9rarchies si les lieux reconnus restent ceux que les institutions savent d\u00e9j\u00e0 voir. Les ports atlantiques, les forts, les plantations, les archives europ\u00e9ennes ont \u00e9videmment leur place. Mais l\u2019Afrique int\u00e9rieure, les routes transsahariennes, les m\u00e9moires domestiques, les r\u00e9cits f\u00e9minins, les langues minor\u00e9es et les sites sans monumentalit\u00e9 spectaculaire ne doivent pas rester dans les marges du dispositif.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La m\u00e9moire de l\u2019esclavage a besoin d\u2019une g\u00e9ographie plus vaste. Elle doit tenir ensemble l\u2019Atlantique, la M\u00e9diterran\u00e9e, le Sahara, l\u2019oc\u00e9an Indien, les routes internes du continent. Elle doit \u00e9viter deux pi\u00e8ges sym\u00e9triques : minimiser la responsabilit\u00e9 europ\u00e9enne au nom d\u2019une complexit\u00e9 africaine, ou effacer les traites internes et transsahariennes pour ne garder qu\u2019un face-\u00e0-face moral entre Europe et Am\u00e9riques. La complexit\u00e9 ne doit pas servir d\u2019excuse. Elle doit servir d\u2019exigence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est ici que l\u2019\u00e9criture culturelle devient politique. Raconter le patrimoine, ce n\u2019est pas d\u00e9corer l\u2019histoire. C\u2019est d\u00e9cider quelles traces valent preuve, quelles douleurs deviennent publiques, quelles voix restent assign\u00e9es au folklore. La m\u00e9moire de l\u2019esclavage n\u2019a pas besoin d\u2019une compassion sans cons\u00e9quence. Elle a besoin d\u2019institutions qui ouvrent les archives, d\u2019\u00e9coles qui enseignent sans mutiler, de mus\u00e9es qui ne confondent pas conservation et possession, de recherches qui entendent les h\u00e9ritages oraux, de politiques publiques qui relient m\u00e9moire, racisme, r\u00e9paration et justice sociale.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Une contre-archive \u00e0 hauteur humaine<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le patrimoine africain n\u2019est pas seulement ce qui a \u00e9t\u00e9 sauv\u00e9 du temps. Il est aussi ce qui a surv\u00e9cu aux pillages, aux classements coloniaux, aux r\u00e9cits nationaux trop \u00e9troits, \u00e0 l\u2019oubli organis\u00e9. La m\u00e9moire de l\u2019esclavage, les voix f\u00e9ministes et les pierres du Sahara ne racontent pas la m\u00eame chose, mais elles posent une m\u00eame question : qui a le droit d\u2019\u00e9crire le pass\u00e9 des autres ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une loi peut abroger un texte. Elle ne peut pas, seule, r\u00e9parer l\u2019ordre du regard. Pour cela, il faut d\u00e9placer le centre. Ne plus regarder l\u2019Afrique seulement depuis les archives imp\u00e9riales. Ne plus traiter les femmes comme annexes de la m\u00e9moire. Ne plus faire du Sahara un fond de carte. \u00c9couter les chants, les noms, les pierres, les cicatrices, les langues, les absences.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La m\u00e9moire ne dort pas sous le sable. Elle attend seulement que l\u2019on cesse d\u2019appeler silence ce que l\u2019on n\u2019a jamais voulu entendre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lila Tazrout<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group lma-sources-utilisees is-layout-flow wp-block-group-is-layout-flow\">\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sources utilis\u00e9es<\/h2>\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Assembl\u00e9e nationale fran\u00e7aise : dossier l\u00e9gislatif sur la proposition de loi portant abrogation du Code noir, texte adopt\u00e9 le 28 mai 2026.<\/li>\n<li>UNESCO : programme Routes des peuples asservis, lanc\u00e9 en 1994.<\/li>\n<li>UNESCO : r\u00e9seau des lieux d\u2019histoire et de m\u00e9moire li\u00e9s \u00e0 l\u2019esclavage et \u00e0 la traite, premiers lieux int\u00e9gr\u00e9s en 2024.<\/li>\n<li>UNESCO : fiche patrimoine mondial du Tassili n\u2019Ajjer.<\/li>\n<li>Le Monde : vid\u00e9o explicative sur le vote fran\u00e7ais d\u2019abrogation du Code noir, 28 mai 2026.<\/li>\n<li>LCP : s\u00e9ance sur l\u2019abrogation du Code noir, 28 mai 2026.<\/li>\n<\/ul>\n\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 28 mai 2026, l\u2019Assembl\u00e9e nationale fran\u00e7aise a adopt\u00e9 une proposition de loi portant abrogation du Code noir et d\u2019autres textes li\u00e9s \u00e0 l\u2019organisation juridique de l\u2019esclavage dans les colonies fran\u00e7aises. 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