{"id":5928,"date":"2026-05-18T01:35:51","date_gmt":"2026-05-17T23:35:51","guid":{"rendered":"https:\/\/lma\/index.php\/2026\/05\/18\/abdelmadjid-meskoud-alger-archive-chantee\/"},"modified":"2026-05-18T01:35:51","modified_gmt":"2026-05-17T23:35:51","slug":"abdelmadjid-meskoud-alger-archive-chantee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/mezghena.org\/index.php\/2026\/05\/18\/abdelmadjid-meskoud-alger-archive-chantee\/","title":{"rendered":"Abdelmadjid Meskoud : Alger perd une archive chant\u00e9e"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Avec Abdelmadjid Meskoud, ce n\u2019est pas seulement une voix du cha\u00e2bi qui dispara\u00eet. C\u2019est une mani\u00e8re populaire de garder Alger en m\u00e9moire, loin des cartes postales, des discours officiels et de l\u2019oubli urbain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">El Watan a rapport\u00e9, le 16 mai 2026, la disparition d\u2019Abdelmadjid Meskoud, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 73 ans, apr\u00e8s une longue maladie. Le journal rappelle son lien d\u00e9cisif avec Ya Dza\u00efr yal Assima, chanson \u00e9crite et interpr\u00e9t\u00e9e en 1989, devenue l\u2019un des rep\u00e8res affectifs les plus reconnaissables de la capitale alg\u00e9rienne. Il rapporte aussi son inhumation au cimeti\u00e8re d\u2019El Alia et les hommages venus du monde artistique, politique et populaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces faits suffisent \u00e0 mesurer l\u2019\u00e9motion. Ils ne suffisent pas \u00e0 comprendre ce qui se perd. La disparition de Meskoud touche une corde plus profonde que la simple nostalgie d\u2019une voix. Elle rappelle que la chanson populaire alg\u00e9roise a longtemps jou\u00e9 un r\u00f4le que les institutions culturelles remplissent mal : garder trace des quartiers, des accents, des fa\u00e7ons de parler, des mani\u00e8res de rire, des sociabilit\u00e9s ordinaires, des blessures de la ville.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Une chanson comme carte intime d\u2019Alger<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ya Dza\u00efr yal Assima n\u2019est pas seulement un titre c\u00e9l\u00e8bre. C\u2019est une carte affective. La chanson n\u2019a pas d\u00e9crit Alger comme un d\u00e9cor. Elle l\u2019a trait\u00e9e comme un \u00eatre vivant : une ville aim\u00e9e, ab\u00eem\u00e9e, regard\u00e9e depuis ses rues, ses caf\u00e9s, ses seuils, ses pertes et ses promesses trahies.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est l\u00e0 que Meskoud occupe une place singuli\u00e8re. Il ne chante pas Alger depuis une hauteur patrimoniale. Il ne transforme pas la capitale en monument immobile. Il la chante depuis l\u2019int\u00e9rieur : depuis El Hamma, Belouizdad, les ruelles populaires, les conversations, les plaisanteries, les musiques de f\u00eate, les m\u00e9moires de voisinage. Dans cette mani\u00e8re de chanter, Alger n\u2019est pas un embl\u00e8me national abstrait. Elle est une pr\u00e9sence intime, parfois douloureuse, parfois dr\u00f4le, toujours habit\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La puissance d\u2019El Assima tient \u00e0 ce m\u00e9lange : tendresse, regret, observation sociale. La chanson semble parler d\u2019une ville, mais elle parle aussi de ce qui arrive aux habitants quand la ville change plus vite qu\u2019eux. Les murs tombent, les quartiers se d\u00e9placent, les anciens rep\u00e8res disparaissent, les liens se rel\u00e2chent. Ce que l\u2019urbanisme nomme transformation, la chanson le traduit en perte sensible.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est pourquoi la lecture paresseuse de la nostalgie ne suffit pas. Dans la culture populaire alg\u00e9rienne, la nostalgie n\u2019est pas toujours un refus du pr\u00e9sent. Elle peut \u00eatre une forme de lucidit\u00e9. Elle dit : ce qui dispara\u00eet n\u2019est pas seulement ancien, ce qui dispara\u00eet portait du lien.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le cha\u00e2bi comme m\u00e9moire non officielle<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le cha\u00e2bi alg\u00e9rois a souvent \u00e9t\u00e9 trait\u00e9 comme un patrimoine sonore, une musique de ma\u00eetres, de qassa\u00efd, de f\u00eates et de transmission orale. Tout cela est vrai. Mais il faut ajouter autre chose : le cha\u00e2bi fut aussi une archive sociale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il a conserv\u00e9 des mots, des gestes, des tournures, des images de la ville que les documents administratifs ne retiennent pas. Il a gard\u00e9 la m\u00e9moire des humbles sans les figer en folklore. Il a accompagn\u00e9 les mariages, les caf\u00e9s, les f\u00eates familiales, les veill\u00e9es, les d\u00e9parts, les retours. Dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 tant de vies ordinaires ne laissent pas de traces \u00e9crites, la chanson devient parfois le seul registre disponible.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Meskoud appartient \u00e0 cette lign\u00e9e. Non pas comme simple h\u00e9ritier d\u2019un genre, mais comme passeur d\u2019une sensibilit\u00e9 urbaine. Son \u0153uvre ne se r\u00e9duit pas \u00e0 la reprise du r\u00e9pertoire. Le dossier source rappelle qu\u2019il a compos\u00e9, qu\u2019il a \u00e9crit, qu\u2019il a circul\u00e9 entre chanson, radio, t\u00e9l\u00e9vision, cin\u00e9ma et th\u00e9\u00e2tre. Cette polyvalence dit quelque chose d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration d\u2019artistes populaires : ils ne s\u00e9paraient pas strictement la sc\u00e8ne, la rue, les m\u00e9dias et le quartier. Ils venaient d\u2019un monde o\u00f9 la culture n\u2019\u00e9tait pas encore enferm\u00e9e dans les cases de l\u2019industrie culturelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le peuple n\u2019y \u00e9tait pas un public cible. Il \u00e9tait le milieu m\u00eame de la cr\u00e9ation.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Alger, ville chant\u00e9e et ville disput\u00e9e<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a dans la r\u00e9ception de Ya Dza\u00efr yal Assima une tension qui m\u00e9rite d\u2019\u00eatre prise au s\u00e9rieux. Certains ont pu entendre dans la chanson une critique sociale mal dirig\u00e9e, voire une plainte contre les transformations d\u00e9mographiques de la capitale. Cette lecture existe et doit \u00eatre mentionn\u00e9e avec prudence. Mais r\u00e9duire Meskoud \u00e0 cette pol\u00e9mique serait appauvrir l\u2019\u0153uvre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce que la chanson met en sc\u00e8ne, plus profond\u00e9ment, c\u2019est l\u2019angoisse d\u2019une ville qui se d\u00e9fait sous les yeux de ceux qui l\u2019ont aim\u00e9e. La question n\u2019est pas de savoir qui aurait le droit d\u2019habiter Alger. La vraie question est de savoir ce que devient une ville lorsque ses formes de solidarit\u00e9, ses rythmes populaires et ses rep\u00e8res communs sont dissous par des transformations que personne ne ma\u00eetrise vraiment.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La capitale alg\u00e9rienne a longtemps \u00e9t\u00e9 un lieu de promesse et de violence symbolique. Elle attire, elle expulse, elle classe, elle efface. Elle concentre l\u2019\u00c9tat, l\u2019administration, les r\u00eaves sociaux, les humiliations aussi. Chanter Alger, ce n\u2019est donc jamais seulement chanter une ville. C\u2019est chanter un rapport au pouvoir, au centre, \u00e0 la m\u00e9moire, au d\u00e9classement, au d\u00e9sir d\u2019appartenance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Meskoud a port\u00e9 cela sans discours th\u00e9orique. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui donne \u00e0 son \u0153uvre sa force politique discr\u00e8te. La chanson ne proclame pas un programme. Elle garde vivante une exp\u00e9rience.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La perte d\u2019une voix famili\u00e8re<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La mort d\u2019un chanteur populaire produit toujours un malentendu. Les hommages officiels parlent de patrimoine, d\u2019artiste complet, de figure embl\u00e9matique. Les proches parlent d\u2019un homme, d\u2019un rire, d\u2019un caract\u00e8re, d\u2019une pr\u00e9sence. Le public, lui, perd quelque chose de moins formulable : une voix associ\u00e9e \u00e0 des souvenirs personnels.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une chanson entendue dans une maison. Un refrain repris dans une voiture. Une cassette ancienne. Une f\u00eate. Un poste de radio. Un p\u00e8re qui fredonne. Une ville regard\u00e9e depuis un balcon. Le patrimoine commence souvent l\u00e0, bien avant les colloques, les comm\u00e9morations et les classements.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est pourquoi il faut se m\u00e9fier de la patrimonialisation tardive. Elle arrive souvent quand la voix s\u2019est tue, quand les corps sont fatigu\u00e9s, quand les artistes populaires ont d\u00e9j\u00e0 port\u00e9 seuls la m\u00e9moire pendant des d\u00e9cennies. Elle honore, parfois sinc\u00e8rement. Mais elle peut aussi neutraliser. Transformer une \u0153uvre en ic\u00f4ne, c\u2019est parfois l\u2019emp\u00eacher de continuer \u00e0 d\u00e9ranger.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Or Meskoud d\u00e9range encore doucement. Il rappelle que la ville populaire avait ses po\u00e8tes. Que la culture alg\u00e9roise ne se r\u00e9sume pas aux vitrines officielles. Que la m\u00e9moire d\u2019Alger n\u2019appartient ni aux promoteurs, ni aux administrations, ni aux discours de circonstance. Elle appartient aussi \u00e0 ceux qui l\u2019ont chant\u00e9e depuis ses blessures.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Ce que la chanson garde quand la ville oublie<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La disparition d\u2019Abdelmadjid Meskoud pose une question plus large : que fait-on des archives populaires ? Pas seulement des enregistrements, des vid\u00e9os, des photographies. Mais des voix, des r\u00e9cits, des gestes, des accents, des histoires de quartier, des r\u00e9pertoires familiaux, des anecdotes que personne ne classe et que tout le monde finit par perdre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une politique culturelle digne de ce nom ne devrait pas seulement c\u00e9l\u00e9brer les artistes au moment de leur disparition. Elle devrait documenter, transmettre, \u00e9diter, archiver, rendre accessible, faire entendre. Elle devrait consid\u00e9rer la chanson populaire comme un savoir sur la soci\u00e9t\u00e9, pas comme un suppl\u00e9ment d\u2019\u00e2me.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Meskoud nous laisse cette exigence. Sa voix rappelle qu\u2019une ville ne meurt pas seulement quand ses b\u00e2timents tombent. Elle s\u2019appauvrit quand ses m\u00e9moires populaires cessent d\u2019\u00eatre transmises.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alger a perdu une voix. Mais cette voix laisse une responsabilit\u00e9 : ne pas laisser El Assima devenir seulement une chanson de deuil. Elle doit rester ce qu\u2019elle fut au meilleur d\u2019elle-m\u00eame : une preuve chant\u00e9e que le peuple garde parfois mieux la m\u00e9moire des villes que les institutions charg\u00e9es de les prot\u00e9ger.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group lma-sources-utilisees is-layout-flow wp-block-group-is-layout-flow\">\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sources utilis\u00e9es<\/h2>\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Presse : El Watan, \u00ab Abdelmadjid Meskoud n\u2019est plus : El Assima orpheline \u00bb, 16 mai 2026.<\/li>\n<li>Source institutionnelle rapport\u00e9e par la presse : message de condol\u00e9ances du pr\u00e9sident Abdelmadjid Tebboune \u00e0 la famille de l\u2019artiste, cit\u00e9 par El Watan.<\/li>\n<\/ul>\n\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avec Abdelmadjid Meskoud, ce n\u2019est pas seulement une voix du cha\u00e2bi qui dispara\u00eet. 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